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9 juin 2009 2 09 /06 /juin /2009 07:00
... c'est plein de phosphore, et accessoirement on dit que ça rend intelligent.

C'est le conseil que nous avons envie de donner à certains piquistes, apparemment déçus de l'abondance toute relative du carbone dans la croûte terrestre : de l'ordre de 0,00001% selon nos calculs, cela paraît faible mais c'est néanmoins suffisant pour augmenter la température globale de 4°C une fois rejeté dans l'atmosphère.

Or donc, nos dénicheurs d'apocalypse ont trouvé un nouveau pic : le phosphore ! Car sans phosphore, plus de phosphates (P205 notamment), sans phosphates, plus d'engrais, et sans engrais, plus d'agriculture intensive, et donc plus de nourriture, bref c'est la faim, la fin, on va tous mourir, dans d'atroces souffrances, etc.

Utilisant les "techniques de linéarisation de Hubbert", un obscur consultant québécois croit avoir réussi à démontrer que le pic mondial du phosphore a été atteint en 1989. Plus récemment, David A. Vaccari, professeur  au Stevens Institute of Technology (New Jersey), a commis un article dans Scientific American qui tient plus du courrier des lecteurs que de la véritable publication scientifique : pas d'études chiffrées soutenant les assertions de l'auteur, pas de bibliographie, pas de co-signataires à l'article. Bref, encore une belle illustration du biais de confirmation d'hypothèse.

Sur le sujet du phosphore, personne n'adresse la question des ordres de grandeur géologiques, car c'est bien entendu là que le bât blesse pour cette menace que nous pensons fantôme. On l'a dit plus haut, la concentration du carbone fossile dans les dix kilomètres de terre et de roches sous nos pieds est de l'ordre de 0,00001% : il suffit pour vérifier ce calcul de diviser le montant total des réserves fossiles par la masse d'une coquille sphérique de 10 km d'épaisseur et 6400 km de rayon.

Quant au phosphore, il faut se rappeler l'étude de Clarke, toujours d'actualité - notre Bureau  de Recherches Géologiques et Minières national lui-même s'en sert encore comme référence - malgré les 102 ans qui nous séparent de sa première publication : il est vrai que le sous-sol de la Terre est quelque chose d'assez stable. La concentration du phosphore dans la croûte terrestre y est estimée à 0,1%, ce qui est peu dans l'absolu mais quand même dix mille fois plus important que le carbone fossile, et ce qui en fait le onzième élément le plus courant dans la roche terrestre.

Pour plus d'informations sur la ressource en phosphates, on prendra la peine de se palucher intégralement les rapports de l'USGS à ce sujet, dont est extrait le tableau édifiant ci-contre, plutôt que de se fier à des articles racoleurs. il faut savoir que les véritables scientifiques n'utilisent pas les mots "collapse" (effondrement), "time bomb" (bombe à retardement) à tout bout de champ dans leurs articles et ne terminent pas leurs paragraphes par des phrases aussi grandiloquentes que "the ultimate question is how many humans the earth can really sustain" (la vraie question est de savoir combien d'hommes la Terre peut réellement supporter).

L'article évoque également l'eutrophisation de certaines rivières, mers et océans du globe suite au lessivage des sols engraissés par les pluies, conduisant à transformer certaines zones poissonneuses en zones mortes. Ce dernier point nous paraît bien plus préoccupant qu'un possible pic absolu de production mondiale du phosphore en 2141, comme nous le prévoient certains piquistes proches du Fridicule. Comme souvent, les Cassandre de la fin du monde préfèrent s'inquiéter de l'amont plutôt que de l'aval, sans doute parce que les données existent et qu'il est plus prestigieux de faire des modélisations mathématiques de production minière que d'aller examiner le contenu et le devenir de nos poubelles. Paradoxalement, pour rebondir sur notre introduction, plus le phosphate sera abondant dans nos champs, plus le poisson sera rare dans nos assiettes.

A la rigueur, on peut concéder que le phosphate coûtera sans doute bien plus cher demain, comme le reste des ressources naturelles. Et alors ? La part du phosphate dans le prix de revient d'une tonne de céréales est et restera négligeable, car la tonne de phosphate coûte aujourd'hui environ un dollar. C'est ce qui s'appelle inventer des problèmes là où il n'y en a pas.

Bon, avec près de trois siècles de réserves à l'échelle mondiale, même si elles ne sont pas aujourd'hui régulièrement réparties - mais Vaccari lui-même reconnaît que de nombreuses régions du globe n'ont pas encore été prospectées, ce qui est normal vu la taille démentielle des gisements marocains qui ont de quoi décourager de nombreux investisseurs miniers - on peut donc refermer fermement le dossier PP (Peak Phosphorus) et se désencombrer la cervelle de quelques peurs quasi-millénaristes : l'an 2300, c'est vraiment loin.
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commentaires

L
Il faudrait aussi tenir du carbone lié aux carbonates. Je ne sais pas le chiffrer, mais il y beaucoup de roches calcaires. Si ce CO2-la était libéré, l'oxygène ne serait peut-être plus qu'une trace négligeable. Heureusement, au lieu de nous fournir de l'énergie, ce CO2 là nous en couterait beaucoup.
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S
"ce qui en fait le onzième élément le plus courant dans la roche terrestre"<br /> <br /> Nous baignons dans l'azote, ce n'est pas pour autant que sa forme assimilable ne manque pas...
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A
<br /> La synthèse de l'ammoniac, précurseur de la plupart des engrais, se fait à partir d'air et d'hydrogène. L'air ne manque évidemment pas, toute la question revient donc à disposer d'hydrogène bon<br /> marché. Aujourd'hui, on se sert de gaz naturel, demain de charbon ou bien d'électricité (nucléaire ou hydro).<br /> L'azote est, selon les sources, le 7ème ou le 8ème élément le plus courant dans l'univers !<br /> <br /> <br />