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11 janvier 2009 7 11 /01 /janvier /2009 19:00
Un de nos bloggeurs favoris, Jerome a Paris, a récemment commis un article très intéressant sur la crise gazière actuelle, qui réfute notre thèse d'une Russie donneuse de leçons à l'Europe de l'Est et en situation de déclin avancé.

Cet article était tellement intéressant qu'il a été repris dans le Financial Times de mercredi dernier. Nous estimons qu'une traduction, quoiqu'un peu bâclée, était méritée, son auteur ayant une fine connaissance des marchés énergétiques russes.
La bataille des oligarques derrière le différend gazier
par Jérôme Guillet et John Evans

     Un Kremlin monolithique, dirigé par Vladimir Poutine et utilisant "l'arme énergétique" pour intimider l'Ukraine voisine et au-delà menacer le reste de l'Europe de pénurie de gaz naturel : l'image est devenue un lieu commun pendant les "prises de bec de gaz" de ces dernières années. Or, ces querelles ont une plus longue histoire qu'on ne le pense - elles ont commencé en 1992 - et, qui plus est, Vladimir Poutine et Gazprom ne peuvent pas gagner une longue guerre du gaz, et ils le savent.

     L'industrie du gaz soviétique est né en Ukraine dans les années 1930 et l'infrastructure a été construite à partir de là. L'Ukraine est resté un élément central du réseau de gazoducs, tandis que le coeur de l'activité s'est déplacé à l'ouest de la Sibérie. Le découpage de l'Union soviétique le long des frontières de ses anciennes républiques a rendu impossible toute re-répartition praticable des actifs physiques. Les actifs vitaux de Gazprom, le monopole russe du gaz, sont situées en Ukraine et, par conséquent, ne sont plus sous son contrôle direct:  les pipelines sont un élément évident, mais, tout aussi important, l'Ukraine contrôle l'essentiel de la capacité de stockage du système d'exportation russe. D'autre part, l'Ukraine, un pays d'industrie lourde, a quasiment épuisé ses réserves de gaz, ce qui le rend tributaire du gaz de la Sibérie.

     C'est donc une situation de dépendance mutuelle. La Russie a besoin de l'infrastructure ukrainienne pour honorer ses contrats d'exportation vers l'Europe, et l'Ukraine a besoin du gaz russe. En cas de conflit, retenir du gaz (du côté de la Russie) ou fermer l'infrastructure d'exportation (du côté de l'Ukraine) sont des choix tentants, qui ont été faits à plusieurs reprises depuis la disparition de l'Union soviétique.

     L'Ukraine avait l'habitude d'obtenir sa quote-part de gaz de la part des planificateurs soviétiques et s'attendit à ce qu'il en soit toujours ainsi après l'indépendance. Quand la Russie a pour la première fois tenté d'obtenir le paiement de ses livraisons au début des années 1990, cela a échoué. Quand elle coupa le gaz pour la première fois à l'Ukraine afin de faire respecter les paiements, l'Ukraine détourna simplement le gaz envoyé à des fins d'exportation ; lorsque les acheteurs européens hurlèrent, la Russie céda et rétablit l'approvisionnement en gaz sans avoir réussi à se faire payer par l'Ukraine. Cela fut ainsi. Pourtant, en quelque sorte, le gaz continue de couler tous les ans.

     La Russie ne peut pas couper le gaz de l'Ukraine pendant une longue période de temps, parce que cela met en péril ses exportations. Dans la pratique, donner près de 20 pour cent de ses livraisons de gaz à l'Ukraine en paiement du transit est un accord acceptable pour les deux parties. Alors, pourquoi cette comédie chaque année ?

     Gazprom comprit il y a longtemps que l'Ukraine ne paierait jamais les livraisons officielles. La tentative de "solution" était de privatiser une partie du négoce. Les clients se vont vus offrir des prix plus bas s'ils payaient directement à un autre fournisseur, officiellement indépendant des autorités ukrainiennes de gaz et de Gazprom.

     Une coopération de cadres dirigeants de Gazprom et de politiciens russes et ukrainiens fut nécessaire pour mettre en place une transaction de 30 milliards de m3. Les facilitateurs de la transaction sont en mesure de profiter personnellement de celle-ci - et par conséquent d'en priver à la fois Kiev et Gazprom. Des querelles politiques en Ukraine peuvent largement être comprises par un combat pour devenir la contrepartie ukrainienne de la transaction - ce n'est pas par hasard que Yulia Tymoshenko, le Premier ministre, a fait sa fortune dans le négoce de gaz dans les années 1990 et que Viktor Ianoukovitch, le chef de l'opposition pro-russe, représente certains des plus gros acheteurs de gaz industriels de l'Est de l'Ukraine. En Russie, de même,  des luttes entre coalitions changeantes au sein du Kremlin et de Gazprom sont monnaie courante.

     Ainsi, alors que le monde a les yeux tournés sur le prévisible exercice de corde raide entre l'Ukraine et la Russie, la véritable lutte relative au partage se déroule plus discrètement entre quelques oligarques de Moscou et de Kiev. C'est peut-être la raison d'être de ce bruyant spectacle de marionnettes. Les inquiétudes au sujet de la Russie ou de Gazprom au sujet de l' "arme du gaz contre l'Europe" sont déplacées. Dans l'exercice de leurs fonctions, les deux sont parfaitement conscients de leur dépendance absolue aux exportations vers l'Europe, qui comptent pour une grande part du revenu national, et de la nécessité de relations à long terme stables et fiables pour financer les investissements nécessaires dans l'infrastructure du gaz .

     Il est beaucoup plus préoccupant que les gouvernements de l'Ukraine et la Russie tolèrent - voire encouragent - l'utilisation de leurs échelons politiques supérieurs et de pans entiers de leur infrastructure, comme des instruments dans les litiges entre d'inconnus oligarques. Cela laisse supposer que l'état de droit et le principe de responsabilité ont peu pénétré la vie publique dans chacun des deux pays. Et aussi, par rapport à la puissance de factions rivales, combien est exagérée la réputation d'homme fort de M. Poutine, le Premier Ministre russe.

     Jérôme Guillet, banquier d'affaires, et John Evans, écrivain, sont les rédacteurs de The European Tribune, un site d'actualité et de débats (www.eurotrib.com)

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Published by Jerome a Paris - Aerobar Films - dans Au Pays de l'Or Noir
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commentaires

E2100 12/01/2009 14:16

Les spécialistes en tuyaux disent que 99% des pipes comportent des piquages sauvages, délicieux double sens du terme. L'état ukrainien n'est jamais qu'un "gros" piquage sauvage.
Par ailleurs, entendre Jerôme, banquier lui-même, dire "l'état de droit et des principes de reddition de comptes ont peu pénétré la vie publique dans chaque pays" en parlant des ex-pays soviétiques, à l'époque du scandale Madoff qui fait passer la Nomenklatura soviétique pour d'aimables débutants, est assez savoureux. Le Net résonne encore du rire de Madoff, parlant de la SEC et de ses moyens de contrôle.

Aerobar Films 12/01/2009 15:10


Madoff, ça sonne assez russe comme nom...

L'idée de JaP n'était pas de blanchir les pratiques de Wall Street - même si écrire dans le FT suppose forcément d'aller dans le sens du poil - mais plutôt de forcer la presse grand public à faire
son travail de journaliste et d'aller un peu plus loin que le copier-coller de dépêches d'agence.

Le Monde vient enfin de sortir à son tour une analyse un peu plus poussée.