Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 juin 2008 3 04 /06 /juin /2008 17:48
Au Café du Commerce, le maire de Champignac discutait avec le patron.

"Chaque fois que je viens déjeuner chez vous, je prends une salade verte. Quoi de plus banal et standard qu'une salade ? s'étonnait le Maire. Et pourtant, d'un jour sur l'autre, le prix à la carte varie énormément : 1 € la semaine dernière, 0,50 € hier et 0,80 € aujourd'hui !
- C'est parce que je l'achète au marché de la place du village, tous les matins, expliquait le patron. Et vous savez que, là-bas, les prix varient d'un jour sur l'autre en fonction de l'offre et de la demande...
- Pourquoi ne passez-vous pas des accords d'approvisionnement avec les maraîchers ? Si vous leur promettez de leur acheter leur production d'avance, ils devraient accepter un prix plus stable, et sans doute plus bas.
- J'ai essayé, mais il y a des moments où aucun maraîcher n'accepte de vendre d'avance pour la date que je recherche. Par exemple quand ils pensent que les prix vont monter et qu'ils gagneront plus à vendre au dernier moment. De plus, certains maraîchers ne vendent sur notre marché qu'un surplus de production : l'essentiel de leur production est déjà vendu d'avance par un tel mécanisme à des restaurants de la ville. Leur surplus est variable en quantité et ils ne peuvent donc pas s'engager à l'avance sur des quantités : le marché spot du village, où ils vont juste quand ils ont quelque chose à vendre, est juste ce qui leur faut."

Le maire, qui aspirait à payer sa salade à prix stabilisé, alla alors s'attabler avec M. Boulier, le banquier du village et lui exposa la situation.

"Il y a une solution, proposa M. Boulier. Nous allons créer un marché de futures sur la salade.
- ???
- J'ai pleins d'amis banquiers à la capitale qui cherchent des placements rénumérateurs à court terme. Nous pourrions les utiliser pour couvrir les variations de cours de la salade. Voici comment nous allons procéder : tous les jours, à la capitale, au Café de la Rue du Mur, nous émettrons et échangerons des mini-crédits indexés sur le prix de la salade dans le futur. Par exemple, mon confrère, M. Bouton, va s'engager à me payer le 13 mars prochain (c'est mon anniversaire) le prix d'une salade sur le marché de Champignac ce jour-là, en échange d'une somme que je lui verse tout de suite, disons 0,20 €. Pour concrétiser cet achat, il me remettra un jeton vert avec marqué dessus "1 salade de Champignac livrée le 13 mars".
- vous êtes magicien ou quoi ? On ne transforme pas un jeton en salade, fut-il vert !
- non, mais je suis banquier, et je connais un autre financier, M. Laimane, qui serait intéressé par détenir une créance à courte échéance. Je vais donc vite aller lui proposer mon jeton, qu'il va m'échanger contre un jeton "1 salade de Champignac livrée le 8 août" qu'il a acheté 0,60 €... et que je vais essayer de revendre à un tiers au moins à ce prix-là.
- mais ce M. Laimane y perd !
- sur cette transaction, oui, mais notre objectif à nous financiers est de gagner en moyenne sur l'ensemble des transactions que nous effectuons. Et le moment où l'argent entre et sort est tout aussi important, sinon plus. Il s'agit de ne pas faire faillite !
- un banquier, faire faillite ? Allons, M. Boulier, vous et vos confrères avez l'air si sérieux... Mais en quoi votre petit jeu de Monopoly peut-il intéresser le patron du Café du Commerce ?
- Tout simplement parce qu'il peut se joindre au jeu lui aussi, et acheter à l'avance, au prix qui l'intéresse, des jetons pour chaque jour futur où il voudra se couvrir. A l'échéance, il touchera de la part de l'un d'entre nous, un montant correspondant au prix du jour de la salade sur le marché de Champignac : il s'en servira pour en acheter une vraie salade, ce qui fait qu'au total, elle ne lui aura coûté que le prix auquel il aura acheté le jeton, au moment où le cours dudit jeton était à un niveau qu'il avait estimé acceptable. Il a ainsi couvert son risque sur le prix de la salade.
- C'est génial ! M. Boulier, allez vite à la capitale et dites à vos confrères de commencer séance tenante !"

Un mois plus tard, le Maire alla déjeuner au Café du Commerce.

"TROIS EURO la salade ! Mais vous vous moquez du monde !
- Je suis désolé, je ne fais que répercuter le cours...
- Vous ne vous êtes pas couvert ?
- Si, bien sûr, mais le Café de la Rue du Mur n'est pas mon petit café du Commerce : cent financiers l'occupent désormais en permanence. Ils sont tous abonnés à Salade Magazine, dont les journalistes n'arrêtent pas de vanter les mérites du produit, de souligner la croissance de la demande et parfois d'évoquer une possible tension sur l'offre de pissenlit au Bretzelburg - qui est pourtant à des milliers de kilomètres de Champignac. Résultat : ils n'arrêtent pas de s'échanger des jetons, à des cours de plus en plus hauts.
- Mais le marché de Champignac, à la fin, doit rétablir la vérité des prix et des fondamentaux de l'offre et de la demande !
- Les maraîchers ne sont pas idiots. Ils sont eux aussi allés au Café de la Rue du Mur, initialement pour se couvrir contre le risque de baisse. Ils m'y ont vu, ont compris que j'étais couvert et en ont déduit qu'ils pouvaient monter les prix du marché physique sans craindre de perdre ma clientèle... M. Boulier avait pensé à beaucoup de choses, mais pas à ça. Le marché des salades s'est donc progressivement aligné sur le marché des jetons, et non l'inverse.
- J'aurais dû me méfier ! Il est vrai que, quand on roule avec une assurance tous risques et sans franchise, on se rit des factures de réparation présentée par le garagiste...
- Ce ne sont plus l'offre et la demande champignaciennes qui régissent le prix de la salade, mais les paris effrénés que font en permanence M. Boulier et ses amis, enfermés dans le Café de la Rue du Mur. Et en plus, il n'y a même pas de salade à la carte, là-bas !
- Vous n'avez qu'à arrêter d'acheter des salades sur le marché de Champignac. Le prix s'effondrera et la bande à Boulier reviendra sur Terre.
- C'est une idée, mais je vous ferais remarquer que même à 3 €, vous continuez à m'acheter de la salade. Alors, moi je continue aussi à en acheter... "

Le maire se tut. Comment Champignac pouvait-il ramener le prix de la salade au niveau d'avant l'arrivée du capitalisme financier ? Il n'avait pas envie de se fâcher avec M. Boulier, qui prêtait beaucoup d'argent à sa commune.

"Les salades ne poussent pas jusqu'au ciel", le rassura M. Boulier à qui il avait fait part de ses préoccupations.

"Un jour, un grain de sable de trop fera s'effondrer le tas de sable. Il s'agira alors, pour nous les financiers, de retirer nos billes en perdant le minimum, et le prix de la salade reviendra à une valeur plus proche du marché physique. Regardez donc ce qui s'est passé sur le marché européen de CO2 en 2007 : le prix est passé de 20 € à 0,02 € en un an, soit une division par mille - et cela sans que nous y laissions notre culotte."

Partager cet article

Repost 0

commentaires